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Commentaires sur l’avis rendu par
l’Académie des sciences à propos de la
mastérisation des concours |
Le
récent Avis de l’Académie des sciences sur la mastérisation renforce la prise de
position d’une intersyndicale – où ne figurent cependant ni le SNES, ni le SNALC,
ni Sud, ni FO, ce qui finit par faire pas mal de monde… Il n’est pas impossible
que, suite à cette intervention dont le poids est incontestable, le gouvernement
décide de publier de nouveaux décrets fixant la place de l’admissibilité en fin
de M1.
L’idée
en soi n’est pas très originale : c’est l’une des trois contre-propositions
faites par Reconstruire l’Ecole dans un rapport rédigé à la demande du Ministère
en juin 2008. Ce rapport, dont j’ai donné plusieurs fois la référence sur nos
listes, a connu une large diffusion puisqu’il a été non seulement publié sur
Internet mais aussi dans Questions d’orientations, la revue nationale de
l’Association des COPSY. Nous cherchions alors à « limiter les dégâts » à une
époque où personne, hormis les adhérents de notre propre Association, n’était
encore conscient du problème des « reçus-collés » et où nul ne pouvait prévoir
le mouvement de l’an dernier ni le refus des « masters d’enseignement » par les
universitaires mobilisés (cf. le communiqué de la dernière CNU). Je connais bien
cette hypothèse de travail puisque j’ai été le premier à l’envisager en tant que
responsable de la formation des enseignants à Reconstruire l’Ecole. Je suis donc
en mesure d’exposer de façon détaillée les avantages et les inconvénients d’un
tel dispositif.
1.
Le rapport de
RE signalait d’abord que ce n’était pas un modèle optimal puisqu’il impliquait
l’interférence entre un concours et un diplôme, source de nombreux effets
pervers.
2.
Nous
ajoutions que si le Ministère reprenait à son compte cette proposition, il
faudrait la réserver au CRPE dont la préparation n’a jamais été à la charge de
l’Université. Les effets de ce dispositif sur les actuels masters-recherche
seraient donc très limités, voire inexistants. Pour le CAPES, il faudrait
décaler l’ensemble d’un an (voir raisons plus bas), l’agrégation restant pour sa
part « hors mastérisation ». Il y aurait donc trois dispositifs de formation
différents correspondant aux trois concours de recrutement.
3.
Placer
l’admissibilité en fin de M1 (et donc l’admission en fin de M2) présente un
avantage incontestable et évident : il pourrait y avoir de vraies épreuves
professionnelles à l’oral puisque l’année de M2 comprendrait des stages
prolongés (observation, pratique accompagnée, responsabilité). L’absurdité
manifeste d’épreuves professionnelles d’admission alors que la majorité des
candidats n’avaient aucune expérience d’enseignement s’imposa assez vite aux
jurys après une première tentative irresponsable, qui fit pas mal de dégâts
entre 1991 et 1993. D’où l’actuelle « épreuve pré-professionnelle sur dossier »,
à peine moins absurde. Tous ces obstacles disparaissent en principe (mais voir
plus bas le problème des candidats libres) si cet oral professionnel a lieu
après une année consacrée à la formation professionnelle. Certains se
contenteront sans doute de cet « avantage », qui permet de « sauver les IUFM ».
Il y a cependant de nombreux mais…
4.
Le rapport de
Reconstruire l’Ecole signalait d’abord qu’il faudrait, dans ce cadre, réduire
très fortement le ratio actuel admissibles/admis. Eliminer la moitié des
admissibles sur des critères exclusivement professionnels serait en effet
excessif, prématuré et injuste. Tout le monde sait, ou devrait savoir, que les
professeurs ont besoin de 6 ou 7 ans pour élaborer leur propre « pédagogie »,
celle qui leur permet d’être totalement à l’aise devant leur classe et d’assurer
un enseignement efficace (voir à ce sujet différentes études de l’IREDU ou de l’INRP).
Certains n’y arrivent jamais : c’est seulement ceux-là qu’il faudrait pouvoir
repérer et éliminer au terme du M2. C’est pourquoi Reconstruire l’Ecole
proposait un ratio maximal de 1,2 admissibles pour un admis, ce qui donnerait au
maximum 15% de recalés aux épreuves d’admission au lieu des 50% actuels. Ce
chiffre est amplement suffisant puisqu’il y aurait environ dix fois plus
d’éliminés qu’il n’y a aujourd’hui de non-titularisés au terme de l’année de
stage. Il est cependant évident qu’il faudrait leur donner une deuxième chance.
C’est pourquoi Reconstruire l’Ecole avait assorti la mise en place de ce
dispositif d’une contrainte absolue : les admissibles devraient garder le
bénéfice de l’admissibilité pendant un an. Selon les propos tenus par un
haut-responsable du Ministère Darcos, cette idée de Reconstruire l’Ecole avait
été reprise et décalée dans les décrets du 28 juillet 2009 : bénéfice de
l’admission pendant un an, puisqu’il est évident pour tout le monde que cet
année de M2 est surchargée et qu’il est presque impossible de réussir à la fois
le concours et le master tout en effectuant des stages. C’est, bien sûr, la
porte ouverte à un concours après l’obtention d’un master complet, solution
préconisée par Reconstruire l’Ecole : il suffirait que les étudiants renversent
l’ordre des priorités, choix qui serait à tous égards le plus rationnel, et
passent le master avant de préparer le concours.
5.
Pour résumer
ce qui précède, l’idée d’un concours en deux temps (admissibilité en M1 et
admission en M2) revient à distribuer autrement les différentes composantes des
concours tels qu’ils existent aujourd’hui : l’admissibilité représenterait à peu
de chose près l’ensemble admissibilité+ admission tandis que l’année de M2
serait l’équivalent de l’actuelle année de stage, avec une sélection beaucoup
plus forte sur critères professionnels. Cela permettrait donc de renforcer la
sélectivité sur critères académiques lors des épreuves d’admissibilité et de
renforcer aussi la sélectivité sur critères professionnels lors des épreuves
d’admission. C’est un double avantage par rapport au système actuel, ce qui
devrait en principe satisfaire tout le monde.
6.
Mais il en
résulte que ceux qui, depuis le début, hurlent contre la prolongation des études
n’auraient pas satisfaction : les candidats seraient obligés de faire une année
de M2 non payée à la place de l’actuelle année de stage rétribuée. Encore plus
grave : on reviendrait à l’idée à laquelle Darcos avait dû renoncer pour la
nouvelle année de stage, obligatoire pour tout lauréat d’un concours de la
fonction publique : un service à temps plein.
7.
Reste un
problème immense qui a échappé aux Académiciens ainsi qu’à la petite
intersyndicale où se côtoient, dans une alliance contre-nature, le SGEN, l’UNSA
et une partie de la FSU : celui des candidats libres, qu’aucun des auteurs de
contre-propositions diverses ne veut prendre en considération. Ce n’est pourtant
pas roupie de sansonnet puisqu’ils représentent aujourd’hui 80% des candidats au
CRPE. Il faut à cet égard distinguer deux groupes très différents :
-
Les « vrais
candidats libres » qui, pour des raisons de travail, de domicile ou de famille
(et souvent pour les trois raisons ensemble) sont dans l’impossibilité
matérielle d’assister aux cours : ils représentent entre 30 et 40% des candidats
au CRPE ;
-
Les candidats
libres « malgré eux », victimes de la politique draconienne de « régulation des
flux » mise en place par les IUFM : ils représentent entre 40 et 50% des
candidats.
Si la
« régulation des flux » » est maintenue pour l’année de préparation au concours,
cela signifie que l’entrée en M1 « métiers de l’enseignement » devient très
fortement sélective. Les camarades de l’UNEF qui ont rejoint la « petite
intersyndicale » tout en refusant avec constance et acharnement l’idée d’une
sélection à l’entrée du master sont-ils conscients de cette « petite
contradiction » ? On créerait par ailleurs, toujours dans cette hypothèse, une
masse de « candidats libres malgré eux » qui seraient des concurrents d’autant
plus redoutables pour les « candidats labellisés » qu’ils devraient être
titulaires d’un master complet (voir plus bas) et auraient donc un niveau
académique bien supérieur.
Si au
contraire il n’y a plus de « régulation des flux » en M1, les taux de réussite
aux nouvelles épreuves d’admissibilité vont s’effondrer, d’autant plus que ces
dernières devraient être, pour les raisons exposées plus haut, beaucoup plus
sélectives qu’aujourd’hui. Que vont faire alors les responsables de ce master
avec la masse énorme et ingérable des collés qui voudront, comme ils en ont le
droit, repasser le concours l’année suivante ? Reprise dans l’Avis de l’Académie
des sciences, l’idée selon laquelle ils se réorienteraient dans un autre M2 est
particulièrement irréaliste. C’est seulement après 2 ou 3 échecs consécutifs que
les candidats malheureux aux concours finissent par renoncer. Quel master
professionnel ou, pire encore, quel master recherche pourrait alors accepter en
M2 des étudiants incapables de réussir le CRPE après plusieurs tentatives
couronnées par… l’échec ?
8.
Le problème
des candidats libres se reposerait, d’une façon, encore plus difficile à
résoudre, au niveau du M2. Comment pourrait-on obliger ces admissibles à
abandonner leur travail – souvent aussi leur domicile et leur famille – pour
suivre une année de M2 non payée, comprenant cours et stages obligatoires ? Ils
ne seraient plus, à vrai dire, des candidats libres tels qu’ils sont définis par
le règlement de la fonction publique. Il n’est pas du tout acquis qu’un tel
dispositif en deux temps survive à un recours en Conseil d’Etat.
9.
La seule
possibilité qui s’offrirait alors aux vrais candidats libres serait d’obtenir un
master complet (master-recherche dans le cadre actuel) avant de présenter le
concours. Outre l’absurdité manifeste d’un tel parcours pour un candidat au
professorat des écoles, cela ne supprimerait pas le problème de la préparation
pendant un an des épreuves d’admission. Boucs émissaires de la réforme, ils
seraient les seuls à faire les frais d’une opération qui frapperait donc en
premier lieu ceux qui sont dans les situations sociales les plus difficiles. Ils
devraient en effet consacrer :
-
5 années
d’études minimum à l’obtention d’un master-recherche
-
une année
minimum pour la préparation en solitaire des épreuves d’admissibilité
-
une année
minimum – avec l’inconvénient majeur qu’elle empêcherait d’exercer un travail
rémunéré – pour la préparation des épreuves d’admission.
Cela
impliquerait donc que les candidats libres, et seulement eux, seraient
contraints à 3 années d’études supplémentaires non payées par rapport au système
actuel : deux de plus que les « candidats labellisés » et une de plus que si le
master complet était un prérequis du concours ! Quel magnifique exemple de
justice sociale à rebours !
10.
L’Académie
des sciences assortit son Avis d’une forte recommandation : « Il est
indispensable de faire précéder ces masters [pour le CRPE] de licences
pluridisciplinaires de qualité, équilibrant sciences et humanités ». Il s’agit
là d’une demande irréprochable dans l’idéal mais d’un simple vœu pieux dans le
cadre des cursus actuels. Il y a déjà eu de très nombreuses tentatives pour
mettre en place des L3 pluridisciplinaires à destination des futurs candidats au
CRPE. Aucune n’a survécu plus de 3 ou 4 ans. Les raisons en sont évidentes :
malgré d’excellents taux de réussite, il y a de très nombreux collés au
concours. Or une telle licence ne permet pas la réorientation dans les masters
actuels. Les Académiciens sont d’ailleurs conscients de ce phénomène puisqu’ils
ajoutent : « L’Académie rappelle la nécessité d’en assurer des débouchés qui ne
se limitent pas à ce métier et qui renforcent l’exigence de pluridisciplinarité
et de formation généraliste. » Ils devraient cependant aller jusqu’au bout de
leur raisonnement et comprendre ce qu’implique la nécessité de trouver
« d’autres débouchés ». Rien moins qu’une réorganisation totale du LMD. C’est ce
que propose depuis de nombreuses années Reconstruire l’Ecole, avec un succès à
peu près nul auprès des universitaires, et plus particulièrement auprès des
scientifiques, très satisfaits de leurs masters-recherche qui accueillent à leur
avis des étudiants ne se destinant en aucun cas à l’enseignement primaire ou
secondaire. Pour qu’une licence pluridisciplinaire soit viable, il faudrait
adopter le schéma suivant :
-
3 années de
licence avec un système d’options très ouvert sur le modèle du BA américain. Il
s’agirait d’une simple propédeutique aux vraies études universitaires, qui
commenceraient donc en master comme aux Etats-Unis ;
-
2 années de
spécialisation dans une discipline au niveau master, ce qui exclut les actuels
masters-recherche auxquels tiennent tant petits et grands mandarins ayant trouvé
là un bon moyen pour recaser leurs anciens séminaires de maîtrise et de DEA ;
-
un vrai cycle
universitaire à part entière, consacré à la recherche en doctorat avec de vrais
cours (séminaires) donnant lieu à l’attribution d’ECTS, là encore sur le modèle
des cours de PhD aux Etats-Unis.
Les
titulaires d’une licence pluridisciplinaire lettres-sciences échouant au CRPE
pourraient alors se réorienter dans un master disciplinaire, entreprenant ainsi
un nouveau cycle d’études spécialisées. Faute de tels masters disciplinaires en
lieu et place des actuels masters-recherche, les licences pluridisciplinaires ne
pourront jamais être mises en place. Il est donc inutile et absurde d’en évoquer
la nécessité pour les futurs maîtres du primaire.
11.
Dans son
rapport, déjà plusieurs fois cité, Reconstruire l’Ecole proposait de décaler
d’un cran ce dispositif pour la préparation du CAPES tout en soulignant que le
meilleur dispositif serait celui d’un master disciplinaire complet avant la
préparation du concours. Mettre l’admissibilité en fin de M1 pour le CAPES
impliquerait en effet une très forte baisse du niveau des candidats au concours,
dont une majorité est déjà titulaire du M1 sinon d’un master-recherche complet.
Et comme il n’est guère raisonnable d’espérer, dans les circonstances actuelles,
que les épreuves du concours lui-même conservent leur niveau d’exigence, le
résultat inéluctable serait une baisse considérable du niveau scientifique des
lauréats. C’est pourquoi, il nous avait semblé indispensable de faire d’un M1
disciplinaire le prérequis du concours – ce qui revient à peu de chose près à
entériner l’évolution déjà très sensible des choix réalisés par les étudiants
eux-mêmes : les épreuves d’admissibilité auraient donc lieu en fin de M2 et les
épreuves d’admission se tiendraient en dehors du cursus master après une année
de professionnalisation dans des IUFM rénovés. Cela permettrait, entre autres
choses, aux étudiants de faire leur M1 à l’étranger dans le cadre d’un Erasmus,
ce qui est presque indispensable pour les futurs professeurs de langues vivantes
et qui serait fort utile à tous. A l’heure où les partisans les plus acharnés de
la mastérisation ne cessent d’évoquer le modèle européen, il est pour le moins
paradoxal que les candidats au métier de professeur soient les seuls étudiants
que l’on empêcherait de bénéficier des accords Erasmus. C’est pourtant la
conséquence du modèle préconisé par l’Académie des sciences et la petite
intersyndicale qui avait adopté, sans le dire, sans en tirer toutes les
conséquences et en l’étendant indûment au CAPES et à l’agrégation, la
proposition faite par Reconstruire l’Ecole pour le seul CRPE d’une admissibilité
en fin de M1.
Avec une
admissibilité au CAPES en M2, se poserait aussi le problème de la concurrence
entre masters professionnels d’enseignement et masters-recherche (qu’on ne
pourrait plus transformer en masters disciplinaires). Là encore, les
Académiciens sont conscients de la difficulté mais en restent au vœu pieux : ils
se contentent de rappeler « la nécessité de positionner soigneusement cette
nouvelle voie de formation par rapport à celles conduisant à la recherche
(ex-DEA) ou à d’autres finalités professionnelles (ex-DESS). » Certes. Mais en
quoi consisterait ce « bon positionnement » ? De quelque façon qu’on retourne
les choses, les licenciés souhaitant passer les concours s’inscriraient
massivement en master d’enseignement, y compris les agrégatifs dans le modèle
préconisé par l’Académie des sciences. Quid alors de la survie des
masters-recherche dans l’immense majorité des universités ? Beaucoup de
scientifiques s’imaginent à tort que ce problème ne concerne que les Lettres et
les SHS. Il serait certes plus aigu dans les UFR de Lettres mais les chiffres
officiels publiés par la DEP montrent que, contrairement à l’idée reçue, il y a
très peu de différences au niveau des diplômes entre les candidats actuels aux
CAPES littéraires et aux CAPES scientifiques : plus de la moitié d’entre eux
sont déjà titulaires au moins d’un M1 et seuls les capésiens de mathématiques se
trouvent légèrement au-dessous de la barre des 50%. C’est sans doute seulement
dans quelques universités d’excellence que les étudiants de masters
scientifiques ont d’ores et déjà choisi la voie de la recherche et n’envisagent
pas du tout de passer les concours. Partout ailleurs, les choses sont beaucoup
plus floues et les masters-recherche scientifiques seraient, eux aussi,
déstabilisés par la disparition des candidats au CAPES.
Qu’il
s’agisse du CRPE, du CAPES ou de l’agrégation, un concours en deux temps
constitue enfin un guet-apens pour les candidats libres ainsi qu’il a été exposé
plus haut. C’est pourquoi la seule solution vraiment rationnelle est celle que
défend depuis le début Reconstruire l’Ecole : un master disciplinaire comme
prérequis des concours du secondaire (avec un dosage différent de la recherche
pour les candidats au CAPES et à l’agrégation) et l’invention d’un nouveau
modèle pour le CRPE.
Pedro Cordoba
Université de
Paris-Sorbonne
Association
Reconstruire l’Ecole