par
Fabrice Barthélémy et Antoine Calagué
Depuis dix
ans, la formation initiale des professeurs est dispensée dans des
établissements dits "IUFM" (instituts universitaires de formation des
maîtres). On pourrait résumer le bilan de cette expérience dans un consternant
triptyque : l' IUFM est inefficace, inutile et parasitaire.
Inefficace : cette opinion est
largement répandue dans le corps enseignant. Les IUFM entendent regrouper dans
une même structure (les anciennes Écoles normales d'instituteurs) tous les
enseignants, de l'école primaire jusqu'au chargé de cours à la faculté, au
mépris des spécificités de chaque niveau. Le volume horaire consacré à la formation,
pour ce qui concerne les professeurs du secondaire, n'a pour justification que
de compléter le nombre d'heures imposé à un fonctionnaire stagiaire (qui
n'effectue qu'environ 6 heures d'enseignement en établissement). Ces heures
creuses du fonctionnaire sont, il faut bien le dire, remplies assez
artificiellement par des enseignements assurés soit par des intervenants
extérieurs peu concernés, soit par des professeurs souvent ravis d'échapper à
un auditoire plus agité, après plusieurs années de bons et loyaux services. Le
contenu est donc très pauvre. Les débats (peu animés) portent par exemple sur
des questions aussi essentielles que la couleur du stylo utilisé pour la
correction des copies ou - tous les stagiaires ont connu cela - la façon de
faire son premier cours, cet enseignement étant dispensé deux semaines après la
rentrée des classes. L'IUFM n'ouvre ses portes qu'en septembre, alors qu'il
serait évidemment souhaitable de recevoir une formation dans les semaines
précédant la rentrée. Ainsi, son flot jargonnant n'arrive à son plus haut débit
que lorsque les jeunes professeurs sont déjà en situation de responsabilité. La
plupart des heures sont consacrées au "retour d'expérience", sorte de
discussion à mi-chemin entre la séance de thérapie psychosociologique
collective et les débats fréquemment pratiqués dans les débits de boissons.
L'ennui est la caractéristique principale de ces réunions ; puisqu'il faut bien
meubler, les pauses-café sont innombrables. Quant aux cours de psychologie,
sociologie et philosophie de l'éducation, ils n'ont qu'un rapport lointain avec
les disciplines universitaires du même nom. Leur faillite est double : ils sont
à la fois dépourvus de tout intérêt et de toute application pratique pour de
jeunes professionnels au début de leur carrière, ce qui n'aurait guère
d'importance s'ils n'étaient de plus très loin du niveau intellectuel qu'on
serait en droit d'attendre d'un institut "universitaire". S'il est
vrai que "les enfants changent à partir de 13 ans", que "le
"13 heures" de TF1 est à regarder avec discernement" ou que
Guernica est un tableau "éminemment politique", tout cela n'est pas
vraiment nouveau. Prendre les jeunes professeurs, lauréats de concours
difficiles au sortir d'une formation universitaire de qualité, pour des adolescents
incapables d'entendre un discours adulte et d'écouter un cours digne de ce nom
augure mal leur responsabilisation et la confiance qu'on place en eux.
L'excellence indéniable de certains formateurs attachés à transmettre les clés
et les enjeux de leurs disciplines est ainsi diluée dans une masse de
médiocrité qui décourage les plus enthousiastes.
Inutile : jusque dans les
années 1990, les futurs professeurs étaient contrôlés et suivis dans
l'établissement où ils effectuaient leur stage, un professeur expérimenté les
prenant en charge. C'était le système du tutorat, le stagiaire allant dans la
classe du tuteur, et vice versa. La formation de proximité, par l'exemple, a
aussi ses vertus. Cela pouvait sembler insuffisant, mais cela marchait. Or ces structures
fonctionnent toujours, mais sont formellement sous l'autorité de l'IUFM. Dans
la pratique, les liens avec l'IUFM sont faibles, et beaucoup de tuteurs disent
le mal qu'ils en pensent. Toujours dans la pratique, c'est là, dans
l'établissement et avec le tuteur, que les stagiaires trouvent les réponses à
leurs problèmes immédiats. Le tuteur est au plus près, il peut aider au moment
où se pose la difficulté, et selon les besoins du jeune professeur. L'équipe
pédagogique et les personnels de l'établissement conseillent, aident,
soutiennent le stagiaire concrètement. Le tutorat est essentiel et efficace :
pourtant il est dévalorisé par l'appétit des IUFM, qui doivent s'autojustifier
en accaparant toujours plus l'emploi du temps des stagiaires, les soumettant à
des exercices futiles et infantilisants.
Parasitaire : l'IUFM doit assurer
son pouvoir. Il use de tous les moyens pour se développer et s'imposer. Il
s'incruste dès la licence, en distribuant généreusement les bonifications à
ceux qui suivront ses cours. Ensuite, il fait régner un régime de terreur sur
ses stagiaires en punissant l'absentéisme et en brandissant, en tant
qu'employeur, la sempiternelle menace de la retenue sur salaire. Monde
orwellien où les mots employés travestissent la réalité qu'ils sont censés
décrire, l'IUFM assure en réalité la paix sociale en ses murs grâce à son
pouvoir de sanction et de validation sur les jeunes professeurs. Ils ne sont
plus évalués par le corps indépendant de l'inspection mais, dans leur grande
majorité (professeurs certifiés), "visités" par leurs formateurs et
astreints à rédiger un "mémoire professionnel" qu'ils soutiendront à
la fin de l'année scolaire. Jugés en fin de compte davantage sur leur assiduité
et leur capacité à reproduire dans cet écrit dérisoire le discours qui leur a
été inculqué que sur leurs qualités effectives d'enseignant, face à leurs
élèves, les stagiaires sont contraints au silence. Et l'IUFM peut poursuivre
sereinement, malgré quelques éclats épars de colère froide, son entreprise accablante.
Finalement, les cours qui y sont dispensés sont souvent dogmatiques, jargonnants (qui n'a pas entendu parler du "triangle didactique" ?) et d'une exigence extrêmement faible. Quels professeurs voulons-nous ? Des gens formatés, capables de "meubler" professionnellement leurs cours, ou bien des individualités fortes et responsables, maîtrisant leurs disciplines et capables d'assumer leur mission ? L'IUFM n'est pas la réponse appropriée à la massification de l'enseignement, car il nivelle par le bas. L'exigence doit redevenir la règle. Ce ne sera possible qu'en dehors d'une institution viciée qui neutralise la bonne volonté et les compétences de nombreux formateurs, prisonniers de ce système sclérosant. Ce n'était pas le chemin suivi par le ministère Lang, puisqu'il était question dans un avenir proche, sans débat ni discussion, de renforcer très sensiblement les prérogatives des IUFM et d'allonger la durée de formation, voire à terme de mettre en place une "filière IUFM" qui formerait de A à Z, et délivrerait un mastère (bac + 5). Le pire est pour bientôt si l'on ne se décide pas à agir. L'IUFM est une institution structurellement inadaptée, dont l'enseignement est notoirement insuffisant, mais dotée d'un pouvoir de nuisance propre à imposer aux jeunes professeurs une docile conformité. L'ennui, la déresponsabilisation et la démotivation y sont distillés. Le tout coûte des sommes considérables et constitue le laboratoire d'un naufrage éducatif généralisé. Ce texte, fruit de notre expérience, dégagé de toute préoccupation partisane ou syndicale, sera sans doute lu avec approbation par beaucoup de nos collègues et compagnons d'infortune, résignés ou décidés à éviter d'éventuelles représailles. Puisse-t-il surtout être lu et compris par nos nouveaux ministres et les décider à en finir avec les IUFM.
Fabrice Barthélémy
et Antoine Calagué sont agrégés d'histoire et enseignent en lycée et en
collège.