A propos de l’émission :
" Le cartable de Big Brother "
Par Bernard Berthelot
L'association Reconstruire l'école a organisé des séances de projection publique de ce film et soutient son réalisateur, Francis Gillery). On peut aussi se procurer l'ouvrage qui a servi de base à cette investigation, Le Tableau noir (Gérard de Sélys et Nico Hirtt) en s'adressant à l'APED). Lire aussi, sur ce sujet, l'article de Gérard de Sélys publié dans Le Monde diplomatique, "L'école, grand marché du XXIème siècle" (n° de juin 98)
Il est heureux que l’émission " Le cartable de Big Brother ", diffusée le 30 janvier sur France 3, ait pu franchir la barrière des censures officielles et du " politiquement correct " qu’elles imposent ordinairement aux médias. Peut-être est-ce pour cette raison qu’elle n’est pas passée inaperçue, malgré les critiques négatives des magazines de télévision (1), mais il semble que, si beaucoup en ont entendu parler, peu l’ont vue. Il est d’autant plus nécessaire d’en parler et d’inviter toutes les personnes qui s’intéressent à l’école et à son devenir de s’en procurer un enregistrement.
La thèse du reportage, soigneusement documentée et argumentée (2), est en effet explosive et confirme les plus vives inquiétudes, quand elle ne va pas au-delà. Elle établit que se développe aujourd’hui, au niveau européen, une stratégie libérale de privatisation des services publics et, en particulier du service public d’éducation. Les industriels se sont rendu compte que les services publics généraient une part importante du PIB : " ils ont décidé de mettre la main dessus; ils ont mis la main dessus ", dit Gérard de Sélys, journaliste de la RTBF qui conduit une enquête sur l’ERT " Education Round Table " groupe occulte qui s’est donné pour objectif d’investir l’école et de la soumettre à ses propres fins. Gérard de Séylys fournit une liste des 47 membres de cette association, que nous reproduisons ici dans sa presque totalité, et qui préfigure les futurs responsables de l’éducation au niveau européen si aucune action efficace ne leur est opposée.
ERT
Président : Helmut Maucher Nestlé
Vice-Président André Leysen Gevaert
Vice-Président David Simon B.P
Membres
Américo Amorin, Amorin Group
Percy Barnevik, ABB
Jean-Louis Beffa, Saint-Gobain
Marcus Bierich, Robert Bosch
Peter Bonfield, BT
Cor Boonstra, Philips
Simon Caims, B.A.T Industries
Bertrand Collomb, Lafarge
François Cornelis, Petrofina
Alfonso Cortina de Alcover, Repsol
Gehrard Cromme Fried., Krupp
Etienne Davignon, Sté Générale de Belgique
Carlo de Benedetti, Olivetti
Casimir Ehmrooth, UPM Kymmene
Jean-René Fourtou, Rhône-Poulenc
Jose Antonio Garrido, Iberdrola
Fritz Gerber, Hoffmann-La Roche
Ronald Hampel ICI
Cornelius Herkströter Royal Dutch Shell
Daniel Janssen Solvay
Jak Kamhl Profilo Holding
David Lees GKN
Flemming Lindelov Carlsberg
Pietro Marzotto Marzotto
Jérôme Monod Lyonnaise des eaux
Egil Myklebust Norsk Hydro
Théodore Papalexopoulos Titan Cement
Heinrich von Pierer Siemens
Lars Ramqvist Ericsson
Edzard Reuter Airbus Industrie
Cesare Romiti Fiat
Nigel Rudd Oilkington
Richard Schenz OMV
Manfred Schneider Bayer
Jürgen Schaempp Daimler Benz
Louis Schweizer Renault
Mickael Smurfit Jefferson Smurfit
Morris Tabaksblat Unilever
Et quelques autres…
Cette liste paraît importante parce qu’elle donne aux enseignants d’aujourd’hui .un aperçu significatif de ce que seront leurs maîtres de demain, s’ils ne réagissent pas d’urgence, et qu’elle les met en garde contre un certain nombre d’intrusions et de mainmises. Est-ce vraiment à ces gens-là que l’on souhaite confier l’élaboration de la politique scolaire ; est-ce d’eux que doit dépendre la définition et la conduite de l’école ?
Car cette " Table ronde " n’est pas inactive : elle développe des stratégies, elle possède des moyens et des relais. Elle soumet ses propositions à la Commission Européenne qui exécute ou qui subventionne. C’est un groupe de pression occulte, mais très efficace et qui accomplit un travail intense auprès des institutions gouvernementales, européennes ou internationales, telle L’OCDE, autrement dit toutes les institutions libérales et supranationales.
" C’est dans le domaine où se manifeste la volonté libérale de la commission européenne de faire sauter les monopoles publics, de réduire la part du service public, de développer l’initiative privée des forces du marché que le lobbying trouve une oreille très attentive du côté de la commission. "
Yves Salesse, Professeur de droit européen, membre du Conseil d’Etat.
Au centre de cette action, les moyens informatiques et l’idéologie de la communication censée révolutionner l’enseignement de demain. Les ordinateurs, les logiciels éducatifs et l’enseignement en ligne via Internet constituent à la fois les moyens et la fin de cette entreprise. Les moyens parce qu’ils fournissent les instruments d’un contrôle sans précédent et se donnent comme les outils révolutionnaires d’une nouvelle pédagogie. La fin car il s’agit de livrer au secteur privé le vaste marché que constituent les didacticiels et le multimédia scolaire et parascolaire
1° Selon François Cornélis, membre éminent de l’ERT, PDG de Pétrofina et nommé à la tête du conseil d’administration de l’Université de Louvain, les métiers de l’éducation sont ceux qui subiront les plus grands bouleversements liés aux nouvelles technologies dans les vingt prochaines années. Et le chef d’industrie qu’il est n’entend pas rester en dehors de cette évolution, mais il entend au contraire y participer, quand ce n’est pas la piloter. Ce ne serait sans doute pas trahir sa pensée que de dire que, pour lui, l’éducation est une chose trop grave pour qu’on la laisse aux enseignants et au secteur public :
" Le risque actuel n’est guère que les entreprises s’intéressent de trop près aux universités, mais bien qu’elles ne s’y intéressent pas assez ".
De plus, François Cornelis et le groupe Petrofina ne s’intéressent pas seulement aux universités. L’émission nous montre en effet une expérience conduite dans les écoles et les collèges du Brabant, en conclusion d’un rapport de l’ERT, autour du site de recherche Petrofina, dans une des régions les plus pauvres de la Belgique francophone où le taux de chômage avoisine les 30%. Malcolm Webb, Directeur général du groupe Pétrofina, qui a utilisé son fond de mécénat pour mettre en pratique les théories éducatives de l’ERT, explique (en Anglais, car nous passons ici à un niveau supérieur de décision) :
" Nous avons actuellement en Belgique un programme que nous avons baptisé " l’école du futur " où nous mettons à profit les conclusions du rapport de la Table ronde concernant l’utilisation de l’informatique et que nous mettons en pratique dans les écoles, dans le cadre de projets pilotes. Nous faisons cela avec nos amis d’IBM Belgique et également en étroite collaboration avec l’Université de Liège. "
Cette expérience, à laquelle assiste un aréopage de responsables de formation du groupe Pétrofina consiste, pour les enfants, à programmer les déplacements d’une tortue robot sur un damier. On voit l’un d’entre eux, guidé par son institutrice, appuyer successivement sur les touches, placées sur le dos de la tortue, qui indiquent le nombre de cases à parcourir, sur la flèches qui indique un changement de direction, et sur la touche " go " qui donne l’ordre du départ. Comme on le voit, rien de très nouveau, ni de bien compliqué, ni de très original. Passe encore que l’institutrice s’exclame, pour convaincre les enfants ou se convaincre elle-même, du caractère extraordinaire de l’action accomplie : " Elle sait manger la pomme, super !! " ; ce qui est plus drôle, c’est de voir la mine ravie des gens de Pétrofina sans doute convaincus d’assister à une expérience pédagogique révolutionnaire (Pierre Bierwetz, ingénieur d’IBM Belgique ne déclare-t-il pas : " Le monde va se réveiller. Nous allons vivre de plus en plus d’expériences comme celles-ci, mais pour l’instant, je pense que nous sommes toujours des pionniers ". Mais ce qui est encore le plus consternant, ce sont les conclusions que tire Michel Larsimont, Directeur d’école chargé de mission par la commune de Seneffe où est réalisée l’expérience :
" Ces enfants sont en train de programmer une tortue robot. Grâce à ces exercices, on installe des structures logiques et mathématiques puisque l’enfant est en train de programmer. On lui apprend aussi à émettre des hypothèses et puis à les vérifier par l’action. Cela aide aussi à une meilleure maîtrise de l’espace et ça prépare l’enfant à pouvoir passer le plus rapidement possible à l’écran et à travailler le programme logo sur le plan vertical. "
On voit bien de quelle pédagogie il s’agit, qui n’est pas si nouvelle que cela (3) et on voit en l’occurrence comment la souris accouche d’une montagne ! Il s’agit en fait d’habituer très tôt les jeunes à utiliser un ordinateur et à avoir recours à un didacticiel afin, par la suite, d’acheter des cours à distance : l’installation de " structures mathématiques " et des procédures élémentaires de la démarche expérimentale, la maîtrise de l’espace, bref les compétences que l’on prétend installer à si bon compte ne sont que des prétextes. Gérard de Sélys montre bien à quoi on entend réduire l’école : fournir un " socle ", c’est-à-dire les bases élémentaires permettant ensuite de dévier les enfants vers un enseignement privé et marchand.
Cette idéologie de l’information et de la communication ne laisse pas d’impressionner nombre d’enseignants, dépités de ne " rien comprendre à l’informatique ". Ainsi cette enseignante d’Anglais craignant d’être laissée sur la rive parce que, dit-elle, " l’informatique, pour moi, c’est du Chinois ". Si elle doute que l’on puisse tirer un apprentissage d’une machine et si elle considère que le mieux pour elle serait de " mieux faire ce qu’elle fait déjà ", elle envisage cependant de se mettre à l’informatique et de l’injecter dans son enseignement " puisque " c’est ce que les jeunes apprécient ". Cet argument est emprunt de mauvaise conscience. Suffit-il de déceler chez les jeunes un goût, d’ailleurs largement entretenu par les marchands et les publicitaires pour ces techniques et ce matériel, pour les intégrer à son enseignement, alors même qu’on n’en saisit pas l’intérêt éducatif ? Cette manière de raisonner est également très sensible chez ce professeur de mathématiques qui avoue ne pas très bien saisir le but de Claude Allègre dans le domaine des nouvelles technologies, " cela reste très flou ", mais qui déplore ensuite l’absence de moyens et d’équipements mis à la disposition des professeurs et qui dit enfin " s’être battu depuis dix ans pour que ses collègues investissent cet outil ". Tout cela parce qu’au bout du compte, " l’informatique est dans l’air du temps ". Ces enseignants ne se rendent manifestement pas compte qu’en tenant ce genre de propos, ils fournissent des arguments aux Cornelis, Webb, et autres ingénieurs de Pétrofina ou d’IBM qui s’emploient à détruire l’école et le service public. Plus fondamentalement, ils semblent avoir perdu l’habitude de subordonner les moyens aux fins, tant ces " nouvelles technologies " sont présentées comme une panacée et tant l’argument de la modernité est aujourd’hui promu comme argument décisif d’autorité (4). Il faut que les professeurs qui ne maîtrisent pas ces technologies cessent de se sentir coupables, qu’ils se convainquent que l’informatique et le multimédia ne sont que des outils et qu’ils sont loin de posséder toutes les vertus qu’on leur prête, que pour un enseignant, il est beaucoup plus important de se donner les moyens de " mieux faire ce qu’il fait déjà ", c’est-à-dire enseigner, dispenser des connaissances et former le jugement, que de faire un usage incontrôlé de ces technologies, sous prétexte qu’elles sont dans l’air du temps et avec tous les risques de manipulation que cela comporte.
L’informatique et le multimédia sont aussi le moyen d’un contrôle sans précédent, de l’unification des formations au niveau européen et de la suppression des diplômes. L’intégration de ces technologies dans l’éducation européenne constitue en effet " l’épine dorsale de la stratégie de privatisation de l’enseignement ". Ce n’est pas pour rien en effet que l’on veut construire les " autoroutes de l’information ". Gérard de Sélys a en effet découvert, et ce n’est pas le côté le moins alarmant de son enquête, un programme de contrôle et de privatisation de l’éducation.. En 1996, rapporte-t-il, la communauté européenne publie un appel d’offres dans le journal officiel demandant à des entreprises européennes de participer à un programme de développement de logiciels d’enseignement et organise une réunion au cours de laquelle elle leur remet un document confidentiel dévoilant son véritable but : la disparition rapide des diplômes nationaux dans toute l’Europe, un véritable " euro éducatif ". Un ingénieur expert auprès de la commission, qui s’est retiré du projet, et qui a tenu à garder l’anonymat, en indique la logique simple : " un contrôle électronique des connaissances destiné à vous suivre dès le collège pendant toute votre scolarité puis votre vie professionnelle, à décider de votre embauche et de votre progression de carrière, un " standard " pour juger les citoyens d’Europe sur leurs compétences de base, que l’on va inscrire sur une carte à puce, passeport universel d’accréditation transnational. ". Gérard de Sélys précise bien qu’il ne s’agit pas là d’un cauchemar à la George Orwell, mais d’un programme qui poursuit actuellement sa route et qui en est aujourd’hui au niveau des essais techniques. " C’est 1984 ", commente-t-il, le pire des fichages.
" Un système normé et standardisé sur l’ensemble de l’Europe des compétences qu’on associerait à l’embauche, c’est un rêve de type totalitaire qui consiste à assimiler une définition arbitraire de savoir-faire à l’emploi."
Monique Linard, professeur émérite à Paris X Nanterre
2° Francis Gillery met l’accent sur l’importance du marché que représente aujourd’hui l’éducation. Deux grands groupes, Havas Vivendi et Hachette Lagardère se sont octroyés 85% du marché français du multimédia éducatif. Ces groupes n’ont pu s’assurer une telle position qu’en investissant l’école : ce sont effectivement les enfants scolarisés qui constituent le premier vivier consumériste, dès à présent et pour les années à venir. Eric Licoys, PDG du goupe multimédia Havas indique que, si le marché de l’édition régresse, le marché du multimédia affiche une progression annuelle de 40%. Il s’agit là d’un énorme potentiel qu’il faut, dit Malcolm Webb, " mettre au service d’un réseau reliant les établissements d’enseignement européen, et qui pourrait constituer une source considérable de richesses. "
On saisit mieux le titre de l’émission : " Le cartable de Big brother ", et l’on voit à quel point ce qu’elle dénonce confirme les inquiétudes les plus extrêmes de tous ceux qui restent attachés au service public et à l’école. La question est alors de savoir jusqu’à quel point il faut s’alarmer et si une résistance efficace est envisageable en Europe et en France. Il est vrai que les expériences pédagogiques qui sont rapportées dans l’émission ont lieu en Belgique et que, si la France n’est pas absente de la scène, notamment l’Université de Marseille qui met au point les tests d’accréditation des connaissances en mathématiques, il reste que l’école laïque de la République française semble être mieux armée contre ces entreprises de mainmise des groupes industriels et des intérêts privés. Claude Allègre, notamment s’emploie à rassurer, et Philippe Meirieu, chargé par le ministre de piloter la réforme des lycées tient sur l’école et sur l’éducation des propos tout à fait sensés et apaisants. Il est même curieux de voir ces gens-là se présenter comme d’authentiques défenseurs du service public d’enseignement. Or, il semble bien que Francis Gillery, réalisateur de l’émission, ait été " bluffé " par ces personnages, en particulier par Meirieu, qui ont fait du double langage un véritable art de la communication.. Il est assez facile, en procédant à d’élémentaires recoupements et en lisant un tant soit peu entre les lignes, de dévoiler la supercherie pour Claude Allègre. C’est plus difficile pour Philippe Meirieu, car il s’en tient à quelques généralités.
Le premier argument de Claude Allègre, c’est que chaque nation de la communauté européenne conserve l’entière maîtrise de sa politique éducative. Et le ministre en profite pour se faire le champion du service public contre les conceptions libérales de l’éducation, y compris celles de la commission européenne de l’éducation affirmées par Edith Cresson, commissaire européen en charge de l’éducation, de la formation et de la jeunesse :
" Le capitalisme a-t-il envie de privatiser l’éducation ? La réponse est oui. Est-ce que vous croyez que j’adhère à cette conception ? Ma réponse est non ".
Et Claude Allègre surenchérit en affirmant que l’accréditation des compétences par rapport à des procédures automatiques sur lesquelles travaille la commission européenne correspond à une vision libérale de l’éducation qui n’est pas la sienne et à laquelle " on a les moyens de résister ". Il ajoute que tous les ministres européens de l’éducation sont, comme lui, des sociaux démocrates, et qu’ils partagent sa conception de l’éducation : l’enseignement consiste, selon lui, dans l’acquisition de savoirs, dans l’apprentissage du raisonnement, de la pensée, de l’autonomie et surtout de la citoyenneté.
Or, si le traité de Maastricht rappelle son respect de la responsabilité des états membres pour les contenus d’enseignement et l’organisation du système éducatif, il stipule aussi que " l’action de la communauté vise à encourager l’action de l’enseignement à distance ". D’autre part, Yves Salesse dit bien que le contrôle politique de chaque état, dans le cadre de la communauté européenne peut être facilement contourné :
" Pour échapper au contrôle politique de chaque état, il arrive fréquemment que les gouvernements eux-mêmes fassent remonter les questions aux niveau communautaire. "
Les déclarations d’intention du ministre de l’éducation ne pèsent donc pas lourd devant la détermination des groupes de pression et leurs relais à la commission européenne. Au sujet des projets incriminés, Edith Cresson affirma que cela se fera :
"Nous discutons avec 40 branches professionnelles européennes : elles ont des besoins communs et nous essayons de les aider à mettre en place des systèmes d’accréditation des compétences communes, ce qui facilitera la mobilité des salariés et donc sera un moyen de lutter contre le chômage en Europe. Le test d’accréditation permettra de juger le candidat à un emploi, non sur les connaissances générales jugées par un diplôme, mais sur les compétences très pointues recherchées par les entreprises. "
Elle tenait exactement le même discours en 1991, alors qu’elle était Premier ministre, en affirmant sa volonté pour l’éducation nationale de créer de nouveaux liens avec les entreprises :
" Il ne s’agit pas de magnifier l’entreprise de manière irresponsable, mais elle est la mémoire et l’observateur de la pertinence des qualifications. C’est là que l’on voit si ce que l’on a appris aux jeunes est utilisable ou pas. Si ce n’est pas utilisable, les entreprises ne feront pas de cadeaux. "
Est-il manière plus explicite de mettre l’école au service des entreprise, dans la définition de ses contenus d’enseignement ?
Quant à l’argument de l’unanimité des ministres européens en matière d’éducation, il a fait long feu. Le service public est une spécificité française que les instances européennes s’évertuent à abattre ; la laïcité par ailleurs est une " exception française " totalement ignorée dans les pays anglo-saxons et incompatible avec les visées de la plupart des nations européennes, toutes tendances confondues. Tony Blair ne vient-il pas de décréter des mesures instaurant pour les enseignants anglais déjà mis à rude épreuve un système de nomination et de rétribution au mérite, en fonction des résultats des élèves et la mise sous tutelle des établissements d’enseignement par les entreprises ? Est-ce sur ce collègue " social démocrate " que Claude Allègre entend régler sa politique ? Il le semblerait si l’on en juge par les projets d’introduction du " mérite " dans la rémunération des enseignants et sur la multiplication des postes " à profil ". Par ailleurs toutes les mesures qu’il a prises depuis son entrée en fonction, du " dégraissage du mammouth " à la déconcentration de la gestion du personnel enseignant, de la mise en cause du statut des enseignants au sein de la fonction publique, etc. vont dans le sens d’une privatisation.
Enfin, comment peut-on sérieusement prétendre que l’on va combattre les projets de privatisation de l’école quand on fournit aux appétits des groupes privés tous les moyens pour les mener à bien. ? L’émission " Le Cartable de Big brother " montre à quel point la pièce centrale du dispositif consiste dans l’introduction des nouvelles technologies. C’est déjà à ce sujet que Jacques Chirac, le 17 mars 1997, c’est-à-dire avant la dissolution adressait, devant la commission européenne, ses félicitations à Edith Cresson :
" Notre commissaire Edith Cresson a mis au point un plan très remarquable : " apprendre dans la société de l’information " et je souhaite que ce plan soit soutenu le plus possible par l’Union Européenne. Et en France, nous avons déjà fait des efforts. Je veux que pour l’an 2000 tous les établissements d’enseignement secondaire soient reliés au réseau. "
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Claude Allègre a poursuivi ces " efforts ", qu’il les a même accentués. Il suffit de considérer le programme qu’il a annoncé au début de son mandat :
· Manipulation informatique dès la maternelle
· Courrier électronique dès le CE1
· Accès au Web dès le CM1
· Travail en réseau dès le collège.
· Adresse personnelle électronique dès le Bac
Voilà, disait-il, des objectifs clairs pour l’an 2000.
On voit bien, à partir de là, ce qu’il en est des alternances politiques.
C’est d’autre part le même Claude Allègre qui loue, à la suite de ses successeurs de droite comme de gauche , les vertus du partenariat avec les entreprises, la nécessité de leur participation à la formation continue diplômante, ainsi que le caractère indispensable d’une " harmonisation européenne des diplômes universitaires et scolaires ". Comme Tony Blair, et comme les gens de l’ERT, il veut adapter l’école aux besoins de l’économie et " rentabiliser la fonction enseignante ". Il invite les enseignants et les patrons à collaborer afin de faire de l’éducation le " grand marché du XXIème siècle "(5). Dans le semblant de dialogue qui s’instaure dans l’émission entre Edith Cresson et Claude Allègre, c’est la seconde qui, en dépit de son cynisme, a l’analyse la plus conséquente lorsqu’elle dit :
" Il y a un marché à partir du moment où les écoles sont équipées et où le système scolaire accepte d’utiliser ces équipements. A partir de là, il y a un marché et il n’y a pas besoin de le dire plusieurs fois aux éditeurs, ils connaissent le marché et ils y vont. "
Voilà des paroles que devraient méditer les enseignants pétris de bonne volonté, mais aussi de mauvaise conscience lorsqu’ils envisagent d’investir ces nouveaux outils !
Le marché de l’informatique et du multimédia ne se trompe pas sur la politique d’Allègre : Eric Licoys, PDG du groupe Havas Vivendi reconnaît que les pouvoirs publics, avec le plan Allègre, ont beaucoup apporté st qu’il faut continuer dans cette voie. Faut-il rappeler que Havas-Vivendi détient 70% du multimédia éducatif français et que Jérôme Monod, PDG de la " L:yonnaise des eaux " dont Vivendi est une filiale, est membre de l’ERT ?
Autrement dit, si l’on examine les moyens mis en œuvre par Allègre, il est difficile d’avoir foi dans les convictions qu’il affiche dans l’émission en matière d’éducation ; si l’on considère d’autre part ses différentes déclarations et si l’on procède à quelques recoupements, on se rend compte que sa politique va dans le sens d’une mise en cause de l’école de Jules Ferry avec les principes de laquelle il entend rompre et du service public d’éducation.
La même analyse s’impose à propos des interventions de Philippe Meirieu auquel Gérard de Sélys donne périodiquement la parole, en contre point des visées qu’il dévoile et qu’il dénonce. Tous les téléspectateurs ne savent peut-être pas, malgré ses multiples interventions sur les ondes et sur les antennes, que Philippe Meirieu est le principal conseiller de Clause Allègre et que c’est lui qui a été chargé de conduire la réforme des lycées, de sorte que c’est de la réforme " Allègre-Meirieu " qu’il faudrait parler. Mais ce n’est pas à ce titre que Meirieu intervient dans l’émission, c’est à titre d’expert en " sciences de l’éducation " et de pédagogue éclairé, rôle qu’il affectionne particulièrement. Cela fait déjà quelque temps que le personnage sévit dans le domaine de ces " sciences de l’éducation " et qu’il inspire les réformes successives, de Lionel Jospin à François Bayrou, enfin de Claude Allègre. L’école d’aujourd’hui, que Philippe Meirieu voue aux gémonies, lui est largement redevable, ainsi qu’aux réformateurs de son acabit, dont il s’est fait le chef de file (6) ! Joseph Urbas, dans " Le Monde " du 27 octobre 1998 dit fort justement : " le lycée d’aujourd’hui est déjà le lycée de Philippe Meirieu, le " scientifique de l’éducation " le plus lu et le plus écouté dans les cercles ministériels depuis au moins une décennie. " Et il ajoute que si l’école française va mal, " ce n’est pas la faute des professeurs de l’école républicaine (…) mais à ceux, ministres ou conseillers, qui sont aux commandes de l’éducation nationale depuis plus de quinze ans, autrement dit à ceux qui ont déjà " réformé " l’école à plusieurs reprises. ", aujourd’hui Claude Allègre et Philippe Meirieu.
S’il est vrai que d’ordinaire, ce qui importe le plus, c’est ce qui est dit, et non pas qui le dit, les propos de Philippe Meirieu dans l’émission de Francis Gillery sont le plus souvent corrects. Lorsqu’il dit que l’éducation, contrairement à l’information dont elle doit être distinguée, implique " une prise de distance, un esprit critique et une connexion entre les champs de savoir ", il a raison ; de même lorsqu’il dénonce l’attitude consumériste à l’égard de l’école et lorsqu’il évoque la nécessité d’y résister ; ou encore lorsqu’il en dit qu’éduquer, c’est former l’individu, et non pas l’appeler à consommer des biens. Malheureusement, Meirieu est spécialiste du double langage et il faut faire de ses textes et de ses affirmations une lecture " symptômale ". Il fournit au téléspectateur quelques indices qui lui permettent de déceler ses arrière-pensées et ses intentions cachées. Ainsi, lorsqu’il parle des dangers du libéralisme, il ne dénonce pas les visées des industriels de l’ERT, ni du groupe Havas-Vivendi, ni de la commission européenne, il met en cause l’école de la république, celle précisément qu’il prétend défendre :
" Le libéralisme scolaire est déjà là, il y a des établissements à 2, 3 ou 4 vitesses ; il faut lutter contre. "
Et ce qu’il dénonce alors, ce qui permet aux intérêts privés de s’introduire, selon lui, dans l’école, c’est " l’absence d’objectifs clairs pour l’école républicaine. ". Sans doute est-ce de cette manière qu’il prétend imposer ses propres objectifs, qui n’ont pas grand chose à voir avec ceux de l’école publique qu’il feint d’ignorer, mais il oublie de dire que ces différences ou ces inégalités qu’il déplore, c’est lui-même qui a contribué à les introduire ou à les renforcer par le biais des projets d’établissements ajustés aux particularités locales et aux bassins d’emploi, par le biais de la " pédagogie par objectifs " et de la " pédagogie différenciée ", par toutes ces facéties des prétendus " experts" en éducation. Lorsqu’on le saisit des menaces de privatisation qui pèsent sur le service public d’éducation, il déplace donc l’enjeu du débat en dénonçant ce qu’il appelle la " privatisation larvée du service public ", et c’est chez lui une manière constante de procéder. Claude Allègre procède de la même manière lorsqu’il feint d’ignorer les textes qui émanent de son propre ministère ou lorsqu’il les dénonce comme des faux ! Le meilleur moyen de convaincre ces personnages de mensonge, c’est de les lire et de les écouter, et surtout de confronter leurs prises de position successives et contradictoires.
Par exemple, Claude Allègre et Philippe Meirieu invoquent constamment l’argument de l’égalité, mais il suffit de lire Claude Allègre pour comprendre que " l’égalité, c’est la diversité " : moyen commode pour tout justifier, au nom de la devise républicaine ! Ainsi peut-on déclarer les enfants " différents " et justifier qu’on les traite différemment, puisqu’il s’agit de " mettre l’enfant au centre du système éducatif ". Dans " Le Monde " du 6 février 1998, le ministre prend exemple sur l’école américaine :
" Les grandes universités américaines, Harvard, Stanford, Berkeley, Princeton… recrutent selon des critères différents des talents très divers, de sorte qu’aucun type ne passe à travers le tamis. "
C’est oublier qu’avant ce tamis-là, bien d’autres avaient été mis en place, générateurs d’exclusion. Si tous les Américains sortaient de Harvard, Berkeley, etc., cela se saurait, et l’on ne sache pas que la société américaine ait fait de l’égalité son objectif prioritaire puisque, contrairement à la devise de la République française, elle y est constamment opposée à la liberté. C’est pourtant à partir de cette stratégie des universités américaines que Claude Allègre conclut : " Qu’est-ce donc que l’égalité à l’école ? c’est la diversité ". Il oublie que cette diversité des talents, dont il fait son argument principal, a toujours été reconnue au sein de l’école publique et que c’est par l’enseignement des différentes disciplines que l’école a cherché à faire éclore, en chaque enfant, la plus grande diversité de talents et non par l’instauration d ‘écoles différentes que Philippe Meirieu veut institutionnaliser sous prétexte qu’elles existent déjà !
Autre contradiction qui est ici de première importance puisqu’il s’agit de dénoncer la mainmise des intérêts privés sur le service public : les positions de Claude Allègre vis à vis du monde de l’économie et qui confinent à la schizophrénie. Dans l’émission le " cartable de Big Brother ", il dénonce les conceptions libérales de l’éducation alors que régulièrement, il fait l’éloge de la coopération de l’école avec le monde du travail et de l’économie, de la coopération entre l’école et l’entreprise, qu’il donne comme la finalité ultime de la formation scolaire : il suffit pour s’en convaincre de se référer aux articles des " Echos " et du " Monde " déjà cités. Le ministre ne cesse de chanter les vertus de l’alternance : l’éducation nationale doit introduire davantage d’alternance dans les formations, elle doit satisfaire les besoins et s’adapter : " il faut adapter nos jeunes à un monde sans frontières où ils devront faire face à un monde sans merci ". Il n’est nullement question de résistance, mais au contraire d’une " stratégie nouvelle, susceptible de rassembler tous les Français, parents, enseignants, entrepreneurs ". A propos des IUT, il faut, selon lui, " laisser une marge d’adaptation à chaque institut en fonction de son bassin d’emploi ". A propos des grandes écoles, dont il a d’abord dénoncé le caractère " complètement hexagonal " qui " limite les échanges avec les grandes institutions européennes ", il envisage d’y " lancer les masters, c’est-à-dire six mois en entreprise, six mois de recherche et un an de travail personnel ".En Angleterre, l’école publique, ou ce qu’il en reste, serait aujourd’hui à vendre : quelle est cette résistance de Claude Allègre, dont il affirme la nécessité dans l’émission ?
Car il s’agit avant tout, pour lui et pour son conseiller, de " rentabiliser la fonction enseignante " et " d’enseigner l’esprit d’entreprise " : il y a, fait-il remarquer, " des méthodes pour cela ", et c’est à quoi l’un et l’autre se sont attelés.
· Rentabiliser l’école, c’est " mieux gérer les ressources humaines " et c’est dans cette perspective que le ministre s’attaque à la définition des services des enseignants, de leurs missions et de leur statut, de leur temps de travail et de leur temps de présence dans les établissements.
· Rentabiliser la fonction enseignante, c’est encore faire de l’école une entreprise et utiliser les maîtres de l’école publique à des tâches de formation continue, par le biais de contrats d ‘association et sur la base de contrats d’objectifs passés entre établissements publics et entreprises privées.
· Rentabiliser le système scolaire et universitaire, c’est enfin, selon l’expression du ministre, " faire de la formation le grand marché du XXIè siècle ". C’est une manière de soumettre l’école de la république au marché tout puissant, conformément au dogme libéral. Bien naïf qui pourrait croire que, dans un tel projet, la culture et le savoir pourraient échapper au circuit des marchandises :
" Nous allons vendre notre savoir-faire à l’étranger, et nous nous sommes fixé un objectif de 2 milliards de Francs de chiffres d’affaires en trois ans. "
Nous sommes très loin de l’idée d’une conception désintéressée de la connaissance. Nous sommes aux antipodes de l’humanisme qui demandait de ne pas faire commerce de la science. Comment s’étonner, après cela, que les responsables du groupe Havas-Vivendi manifestent leur gratitude à l’égard de Claude Allègre ? Comment le croire lorsqu’il prétend résister aux entreprises capitalistes pour privatiser l’éducation ? René Chiche, dans la réunion publique qui s’est tenue le 14 janvier 1999, à la Bourse du travail, à Paris, remarquait, au nom du collectif " Reconstruire l’école ", que la destruction de l’école à laquelle on assiste aujourd’hui, procède de deux logiques :
" Selon la première, il s’agit de soumettre l’école à un norme extérieure, qui est celle du marché (…) elle est sommée de se conformer aux exigences du libéralisme économique. Mais l’école est sommée en même temps de se conformer aux réquisits des " science de l’éducation (…) C’est précisément la rencontre de ces deux logiques qui précipite la destruction de l’école : la politique libérale trouve en effet dans les " sciences de l’éducations " et ses avatars un parfait auxiliaire pour s’annexer l’institution scolaire à ses fins et réciproquement les " sciences de l’éducation " et ses avatars trouvent dans l’application de la politique libérale le moyen d’investir l’institution et de la transformer au point de s’y rendre indispensables ".
On ne saurait mieux dire : Claude Allègre et Philippe Meirieu se complètent parfaitement, ils mènent la même politique. Comme le remarque encore René Chiche, " derrière Allègre, il y a Meirieu, et derrière Meirieu il y a un puissant lobby, la fondation Saint-Simon " qui est toute acquise au libéralisme et à laquelle appartiennent bon nombre des membres du comité de pilotage de la consultation Meirieu, bon nombre d’acteurs de la politique éducative et d’occupants de l’appareil. L’émission " Le cartable de Big Brother " nous permet d’aller plus loin et de comprendre que, derrière l’industrialisme et le libéralisme saint-simonien, il y a les intérêts des puissants groupes industriels et le puissant lobby de l’ERT.
Plutôt que de se fier à Claude Allègre et à Philippe Meirieu, et à leurs déclarations lénifiantes, il est nécessaire de comprendre que, dans les circonstances actuelles, la défense de l’école n’est pas assurée par ceux qui en ont la charge, et qu’elle revient aux enseignants eux-mêmes, qui se sont engagés dans la lutte et dans une résistance d’autant plus vive qu’ils ont compris que c’était l’école elle-même qui en était l’enjeu.
Bernard Berthelot
Professeur de philosophie.
Notes
(1) "Télérama", par exemple, parle d'un "salmigondis" dépourvu de sens et invite le téléspectateur à "aller voir ailleurs des reportages bien plus intéressants". Sans doute l'émission n'était-elle pas du goût du journal qui venait de publier un reportage sur l'école intitulé "radioscopie d'un lycée".
(2) Contrairement à ce que prétend "Télérama"
(3) Il s'agit de la "pédagogie par objectifs". Voir à ce sujet l'étude "Les sciences de l'éducation ou l'imposture pédagogique".
(4) "Le monde a changé, nous changeons avec lui (...) il faut bien s'adapter. Ne nous laissons pas duper par cette rhétorique du changement qu'emballe l'analphabétisme informatisé, qui n'est que pédagogie du conditionnement. Le terrorisme du nouveau vise trop souvent à paralyser toute remise en perspective, à dissuader de toute réflexion personnelle comme rétrograde ou sous-informée", Régis Debray, Que vive la République, Points, Seuil, p. 210
(5) Voir à ce sujet l'article du journal "Les Echos" du 3 février 1998, où Claude Allègre affirme: "Je veux instiller l'esprit d'entreprise dans le système éducatif", l'article du journal "Le Monde" du 6 février 1998, où le ministre affirme: "Nous savons déjà que la compétition majeure du XXIème siècle sera celle de la matière grise, devenue un enjeu à la fois commercial, industriel et culturel".
(6) Voir notamment ses ouvrages L'école, mode d'emploi, et Emile, reviens vite, ils sont devenus fous.